Le petit Johannes naquit le 7 mai 1833 à Hambourg. Son père était contrebassiste dans l’orchestre philharmonique de la ville et plusieurs brasseries, il lui enseigna donc les rudiments du métier.
Entre 10 et 19 ans Brahms compose ses sonates, scherzos* et lieder*. Il suit des cours de piano et de composition. Il montre déjà certains dons.
A 20 ans, il décide de faire une grande tournée dans les villes allemandes en compagnie d’un ami violoniste virtuose tzigane, Reményi. (En cette période beaucoup de hongrois venaient en Allemagne en tant que réfugiés politiques) Ses facultés de pianiste et son tempérament lui valent la rencontre avec un grand monsieur de la musique, un certain Joachim. Ils deviennent amis et celui-ci lui présente Franz Liszt seulement il a d’autres chats à fouetter
à ce moment-là et lui arrange un rendez-vous avec Schumann. Ce triptyque ô combien élogieux va le pousser à créer ses premières œuvres. Sans lui, Brahms se serait contenté de sa petite vie d’interprète émérité…
Grand bien leur a prit ! Il put ainsi discuter avec les plus grandioses compositeurs de son temps. Liszt représente certaines de ses pièces pour piano et l’invite régulièrement à Weimar où ont lieus les festivals de musique les plus importants de l’histoire. Tour à tour Berlioz, la famille Schumann et d’autres moins intéressants dont des éditeurs qui lui seront fidèles se succèdent dans sa ‘’liste de contact msn’’.
INTERMEZZO OPUS 117/1 EN MI BEMOL MAJEUR ET 117/2 EN SI BEMOL MINEUR
Ce sont de très belles œuvres pour piano. Intimistes et lentes, elles percent l’auditeur en son cœur. Tristes et sombres, elles ne recèlent pas moins une certaine bonhomie tout à fait à propos. Certes Beethoven a réalisé nettement plus renversant mais il n’a jamais su être aussi proche de l’auditeur. Brahms quant à lui ne cherche jamais à étonner personne mais clairement la mélodie juste, prenante et simple.
Je dis ‘simple’ or comprenez bien qu’elle ne l’est qu’à l’oreille. Effectivement Johannes étudiait beaucoup Palestrina et Rameau qui furent deux compositeurs classiques particulièrement obsédés par le dépouillement.
Nous y trouvons donc la preuve d’une aisance à la fois dans la composition et l’interprétation puisqu’il met tout son clavier au service d’une seule mélodie.
La mélancolie alliée au triomphe le caractérisant tellement, sont ancrée ici pour bases. Il s’agit des prémices de son futur répertoire. Joachim corrigeait les petites erreurs d’écritures sur les premiers livrets, un peu … paternaliste.
A l’âge de 23 ans, en1856, il apprend la nouvelle de la mort de Schumann, il s’est jeté dans le Rhin. Brahms voyage alors avec Clara (la veuve) en Suisse et le long dudit fleuve. Elle s’installe à Berlin et lui à Hambourg. Ils garderont toujours le contact dans une amitié fraternelle fortement soudée.
Ses petites excursions le mirent sur la paille. L’année suivante, Johannes gagne son pain comme il le peut par l’accompagnement au piano, la direction d’un chœur et le professorat.
1861-64 QUINTETTE POUR PIANO ET CORDES EN FA MINEUR
Ce qui frappe en premier lieu, c’est la grande classe. Ensuite ce sera l’aisance pour passer du grandiose à l’intimisme. Deux Violons, une contrebasse et un alto (sorte de violon) accompagnent Brahms derrière son piano. On pourrait presuqe jouer cette quintette dans une bouche de métro. Pourtant elle réserve des moments d’enfièvrement et d’autres de délicatesse suave. Le talent de Brahms résiderait dans sa facilité à réaliser des crescendo éblouissants ? Assurément, non.
Il faut savoir s’y prendre quand même. Sans ses dons de composition et d’interprète le plus doué des maîtres ne pourrait lui venir à la cheville. Il sait exploiter toutes les facettes de son jeu, en gros il compose pour lui. Toute sa vie ponctuée d’échecs et de victoires éphémères il va écrire comme pour lui seul, comme si ses partitions ne devaient pas être jouée par un autre. Ca rend le travail ardu pour les pianistes d’aujourd’hui, ils doivent comprendre le jeu de l’homme avant sa mélodie. Ils ont toute une phase de compréhension, il faut lire entre les lignes. Ne pas donner dans le joyeux avec des mélodies qui selon le jeu doivent être tristes.
Prenons l’Allegro Non Troppo : en trois parties environs. Une première rapide pour capter l’attention avec des airs classieux. Une seconde lente remplie de mélodies doucereuses et émotionnelles qui s’emboîte avec la troisième qui se réserve le sentiment d’autosatisfaction. On se sent bien, on est là tranquille, on méprise la Terre entière. Ca c’est Brahms dans toute sa splendeur.
Et là, c’est le drame. Sa vie bascule du côté obscure de la force. Il s’oppose à la « musique du futur » (c’est à dire Liszt) et fait circuler une pétition pour l’interdire. Joachim notamment la signa. On peut se demander s’il avait une rancœur envers le Grand garçon qu’étais Franz Liszt ou si simplement il s’agissait d’une boutade de mauvais goût… Elle fut ridiculisée, l’homme était trop important pour se faire moucher ainsi.
1865-68 UN REQUIEM ALLEMAND
Bonjour tristesse, disait la dame… Oui et non. Ce requiem se révèle trompeur. Il porte mal son nom, un imposteur de plus. Johannes ne fait pas référence une seule fois à Jésus, embêtant pour un requiem, n’est-ce pas ?
Les paroles se résument à un pot-pourri de citations bibliques luthériennes. Ces courtes phrases s’allient à des doubles fugues, des mélanges orchestres/voix très contrôlés, en clair on en prend plein la poire. La pureté du chœur haut perché, les cordes et orgues et l’atmosphère profonde de ferveur participent à la création d’un monde sombre et humide, une fumée, une brume…
Le plus étonnant relève de son insuccès. Le public ne s’attendait pas à cette œuvre, de la part de Brahms. Il dirigea des chœurs autrefois mais jamais il n’avait composé autrement qu’autour de son piano, là les deux voix et le chœur sont à la base de tout. Il ne laisse pas la place aux instruments qui néanmoins s’interposent dans des crescendo significatifs. La puissance et la finesse sont maîtres mots. Tutti* et trios vocaux s’assemblent, se fécondent.
Triste, joyeux, doux, grandiose tout Brahms se réunit là.
« Une œuvre saisissante plus tragique que religieuse » dit Roland de Candé, tu as raison camarade. Un environnement imposant pour une splendide méditation sur la mort. « Nous ne mourrons pas tous mais tous nous serons changés » Première épître aux corinthiens.
Pour l’anecdote : la mère de Brahms mourra en 1865, soit juste avant qu’il ne commence à composer. Cela expliquerait cette confiance aveugle dans la Résurrection…
Après le succès mitigé mais respectueux du requiem allemand, l’ami Brahms démissionne de son poste de chef de chœur à Vienne et ne se consacre plus qu’à ses tournées et compositions. Des raisons financières le motivèrent. Ainsi il put achever sa première symphonie débutée en 1855 sous la pression de Schumann. S’il prit autant de temps ce fut à cause des comparaisons inappropriées entre lui et feu Beethoven. Il ne se trouvait pas à la hauteur de ce mythe sur son propre terrain. Dans une de ses lettres il dit à un ami chef d’orchestre (Hermann Lévi) : « Tu n’as aucune idée de l’état dans lequel on se sent en entendant constamment marcher un tel géant derrière soi ! »
1855-1876 SYMPHONIE N°1 EN UT MINEUR
D’abord austère et dense puis âpre et rythmé, le premier mouvement (bizarrement nommé Allegro) semble un final à lui seul. Il voyage en trois parties comme une sonate mais toutes d’affilées. Les mélodies que l’on trouve se développent ensuite dans le deuxième mouvement. Quant à lui, sa tessiture (sensation du touché mais avec de la musique à la place du tissu) s’avère chaude et soyeuse, lumineuse et apaisée. Emphase lyrique au centre et noblesse mélancolique sur sa fin. Le troisième mouvement répand la tranquillité de la clarinette côtoyant la délicatesse du violon et des violoncelles en pizzicati**. Poétique et serein, le calme avant la tempête.
Le mouvement final se nomme Adagio. Evidemment vous vous dites que si je le souligne, il doit forcément y avoir un truc de louche. Pour une fois la raison vous honore. L’introduction solennelle, grave et enfin dépressive semble aller à l’opposé de votre subtile et pertinente remarque. Mais la suite devient étrange, elle se change en airs mystérieux puis grandioses…Un cor apparaît plusieurs fois en répétant la mélodie de l’allegro qui se promène alors de cuivres en cordes de façon tout à fait bouleversante. Une seconde idée se frayes un chemin là-dedans suivie aussitôt de trois autres plus fines dans une atmosphère effrayante et sans fond. L’impression de se retrouver au bord d’un gouffre infini est réellement présente, palpable, brrr. Pour peu que vous soyez dans une mauvaise passe, l'adagio vous fera sortir des larmes. On peut beaucoup pleurer lors du solo final simplement renversant. Très aigu, lent, émotionnel. Le violoniste doit s'arracher les bras à maintenir une vitesse aussi posée, un archer aussi penché sur la corde la plus fine... Alors un changement brutal s’opère avec une introduction grandiose et extravagante. Le soliste suit maintenant l'orchestre et s'en éloigne dans une phrase récurrante qui dit : y a de la joie ! bonjour bonjour les hirondelles ! Avant de redescendre dans des tonalités plus fines et moins poussives. Les Solos se font de plus en plus perchés et l’orchestre menaçant se fait plus grave. Tout accélère progressivement, la phrase refait son apparition, elle change d'instrument. Le solo se mue en tristesse, la menace gronde à nouveau.
Brahms nous balade dans un univers merveilleux caressé par des lumières blafardes capable de brusquement se métamorphoser en une horreur dévorée par la nuit. Nous aimerions que ce soit l'Aube mais ce n’est que le Crépuscule.
Ce dernier mouvement du début à la fin gagne lentement en vélocité, de manière à ce que cela ne choque pas l’auditeur, les mélodies s’en chargent déjà trop bien. Quel coup de maître !
Cette première symphonie ne se classe pas parmis les énièmes premières œuvres orchestrales, c’est à dire qu’elle détient déjà sa maturité. La composition possède ses bases et son accomplissement. Toutes les symphonies de Brahms se mettent dans la case ‘réussite absolue’ car l’homme ne se tâtait pas, il maîtrisait tout, aucun progrès ne pouvaient s’envisager.
Après le succès triomphal de sa symphonie en 1877 par le public de Leipzig, il ne devint que l’ombre de lui-même. Son cancer du foie fait des siennes pour la première fois, ma foi… Il entreprend des voyagent en Italie, Suisse et Baden-baden. Il décline les offres de directions et jury. Enfin le 3 avril 1897, il meurt des suites de son cancer. Ses dernières années furent très prolifiques en ouvrages tous plus ou moins dans la même veine, Mélancoliques, nobles, classieuses et baignées d’emphases par éclaircies…
Oh, bien sur nous pourrions déblatérer pendant des heures avec un chameau sur les splendides concerto pour violon notamment celui en ré majeur que personne ne voulait jouer puisque trop technique et virevoltant, réclamant une prouesse exagérée contre un rendu émotionnel qui n’en demandait pas tant pas s’affirmer. Ou encore japper avec un rouge-gorge ignare du sextuor en si majeur témoignant q’un équilibre indescriptible des instruments tous aussi enjôleurs et dégageant une fraîcheur communicative. Non, non et non, hélas.
Juste ciel ! Tout mon sang dans mes veines se glace.
Ô désespoir ! Ô crime ! Ô déplorable race !
Même pas le Phantasien pour piano ? A la rigueur nous dirons que Brahms visait la plus stricte intimité, la plus douce pudeur. « Même un seul auditeur est de trop » affirmait-il. Il envoyait ses petites pièces à Clara Schumann…
DANSES HONGROISES
Mais je voudrais aborder ce que la plupart des musicologues éclipsent : les danses hongroises. Ces danses ne sont pas toujours datées, on ne peut donc qu’imaginer leur composition s’échelonnant sur toute la vie de Johannes. Elles sont le fruit de la vieille amitié entre Brahms et son charmant virtuose violoniste hongrois. Elles traitent de thèmes populaires tziganes. Avec énormément d’éloquence et force noblesse, Johannes nous transmet ce folklore avec emphase et sa touche suicidaire. Nous en connaissons plusieurs dizaines, j’ai choisi pour vous comme je suis gentil : les danses hongroises n°1,2,4,5 et 11. Celles-ci… Celles-ci resteront à jamais :
Dans la tenue d'un bel aristocrate au milieu d'une salle immense au parquet de chêne massif. De grandes baies vitrées, des rideaux de velours rouge maintenus par des cordes dorées, des lustres de cristal reflétant mille et une clartés de bougies torsadées encadrent cet imposant lieu d’émerveillement continuel. Le plafond très haut couvert de peintures rococo à la sensualité débordante n’a d'égale que son extrême habilité érotique. Le bal bat son plein, les danseurs et leur cavalière rivalisent de somptueuses toilettes brodées d'or et de soie entrelacés dans des valses effrénées. Les uns se mordent dans le cou les autres ont les mains baladeuses mais tous inspirent l'admiration. Leur culture, leur savoir, leur aisance et leur inutilité leur confère une aura bienveillante au-delà d’un mercantilisme suave qui pourtant les caractérise. Le sang coule le long des robes raffinées à la frontière de l’exquis polissage moderne.
Le violoniste soliste traverse la foule dans sa longue veste traînant au sol tout en jouant ses airs tantôt tristes et mélancoliques tantôt joyeux et endiablés. Le mélange de beauté et d'horreur si propre à Brahms renverse la foule béate d'étonnement. Comment est-ce possible de concevoir de telles allégresses ? de telles merveilles classieuses ? de telles mélodies neurasthéniques ?
Le marquis libertin passe sa main dans le dos de la jeune comtesse. Ils se frottent langoureusement. Leur corps à corps se fait langoureux, abandonné autant que chaste et sensuel. L'homme plonge ses canines dans la peau de pêche tendre et tendue de la frivole aux émois encore nouveaux. Le liquide râpeux et profond baigne la bouche et se répand sur le col nacré. Le soliste passe à proximité faisant vriller les tympans de ses contemporains. Les cymbales frappent avec puissance. La comtesse devient pâle alors que l'extase la gagne. Les cavaliers et danseuses tournoient, les lumières dansent, les pupilles rougeoient, ils sont en transe.
La musique et le bon vin associés à la beauté de la chose les rends confiant dans l'avenir. Les antiennes grimpent en intensité pour privilégier la force inébranlable puis redescendent plus fournies et fines, faibles et cassantes. Le marquis dépose la comtesse froide, sans vie sur les lattes aux senteurs forestière. Les violons sont un mur strident et indestructible. Les cuivres renforcent la sensation de pilage auditif. Le soliste quitte le mur dans un embrasement mélomane à la technicité et l'émotion poussée. Les participants nocturnes s'ébattent gaiement en écrasant le pauvre corps inerte de la comtesse. Jamais souillée, elle meurt en diamant d'innocence. On l'écrase. On s'esclaffe bruyamment. On aime sottement. Les cordes se rabaissent, les bois s'adoucissent, la tristesse résignée reprend ses droits. Le marquis dorénavant au teint rougis et à la peau légèrement chaude quitte la salle grandiose. Il sort dans le froid et les ténèbres épaisses du dehors. Il scrute la brume bleu-marine sur le lac artificielle et ses cygnes, la rosée sur les cyprès fraîchement taillés et les fleurs à la diversité remarquable. Arômes de jasmin, de rose et de gingembre. La nuit est belle. La nuit est douce. La nuit est Brahms.Tracklist :
1.Intermezzo opus 117/1 en Mi bémol majeur et 117/2 en Si bémol mineur
2.Quintette pour piano et cordes en fa mineur
3.Un Requiem allemand
4.Symphonie n°1 en ut mineur
5.Danses Hongroises n°1.2.4.5 et 11







