Les acteurs de l'ombre

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Pensées Nocturnes - Nom d'une Pipe!

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Approchez ! Approchez ! Le théâtre de LADLO Productions a le plaisir et l’honneur de vous présenter Nom d’une pipe !, dernier spectacle de Pensées Nocturnes, comédie musicale pour malentendant et par là même représentation des plus démocratiques. Les amateurs de vacuum et autres grotesques friandises retrouveront avec une joie sans nul doute débordante Vaerohn dans le rôle de l’impérissable et sémillant chef d’orchestre. Que le spectacle commence !

Nom d’une pipe ! Je ne l’aurais pas mieux dit moi-même et apprécie à sa juste valeur l’autodérision et la lucidité dont le créateur a fait preuve lors du baptême de son troisième rejeton. Cette exclamation met des mots sur la réaction qui suit le premier contact avec la bête, elle sera peut-être formulée de manière moins désuète mais l’idée est bien là.
Pour faciliter le rapprochement avec cette curieuse créature, un petit détour, que dis-je, un long voyage, par le livret s’impose. Au-delà de son indéniable intérêt esthétique, il nous donne à savourer une denrée bien trop rare de nos jours : de vraies paroles, non pas une cohorte de mots creux et de rimes faciles parce qu’il faut bien chanter quelque chose. De l’hilarant Il a Mangé le Soleil à la critique acerbe en filigrane de La Sirène, tous les textes ont été ciselés par de véritables amoureux des mots. Dressés pour des jeux variés, mosaïque de figures de style et de néologismes, les mots sautillent, s’agitent, remuent, pleins de vie et de sève. Comble du luxe, nos yeux se saisissent même d’un fil conducteur, une galerie de personnages que rencontre « je », à propos duquel je vous épargnerai d’ennuyeuses considérations narratologiques sur la question de la focalisation. Une fois cette parenthèse textuelle refermée, on a un peu plus fait connaissance avec la chose, l’apparent chaos devient plus familier et ces indices jettent une lumière nouvelle sur l’album.
Cependant, ne vous méprenez pas, l’immense fresque enveloppante de Vacuum est désormais bien loin, les portes du théâtre, encore grandes ouvertes et accueillantes pendant Grotesque, sont devenues étroites, vermoulues et quelque peu inquiétantes, voilà le pouvoir de ce nouvel opus. Un album qui tord le cou aux évidences et aux attentes, brouille nos repères et suit son cours cryptique, quitte à laisser l’auditeur sur le carreau. Dérouté, on l’est dès le début du premier titre. La musique déboule, on se demande s’il s’agit d’un instrument arabisant ou d’une voix déformée à l’extrême et quel est le rapport avec ce clin d’œil grinçant adressé à Nicolas Sarkozy (oui, vous avez bien lu) quelques secondes plus tard. Les vociférations de Vaerohn sont encore plus rauques qu’à l’accoutumée, encore plus incompréhensibles, en symbiose avec une musique qui donne l’impression de dériver en plein cauchemar grandiloquent. Tous les styles, toutes les ambiances mis en place, le maître les possède totalement et les fait invariablement muter vers ce black avant-gardiste en une monstrueuse manœuvre d’hybridation. L’orchestre triomphant chauffé par un soleil espagnol des Homme à la Moustache se délite du martial au funèbre, les vocalises de La Sirène se muent en cris stridents qui agonisent pour mieux se faire fantomatiques et la danse du Chœur des Valseurs s’arque dans la souffrance pour ne plus laisser qu’une trompette, unique rescapée du massacre. Dur de dire avec honnêteté qu’on y comprend grand-chose, néanmoins, on sent rapidement qu’il y a toujours quelque chose qui cloche sous les éclats de beauté « classique » tel que le début de La Chimère, un joli fruit qu’on devine pourri mais qu’on dévore jusqu’au trognon, pépins compris. Le plus bel exemple de cette ambivalence reste pour moi Le Marionnettiste, presque joyeux avec son ouverture à l’accordéon…jusqu’à ce que Vaerohn se mette à chanter avec une jovialité à vous glacer le dos d’un iceberg, délicieusement et affreusement malsain à la fois. Morale de cette histoire de notes hallucinées ? Vous qui entrez ici, abandonnez toute logique, lâchez prise et prenez place dans la surprenante sarabande (j’ai personnellement craqué au cinquième titre). Si vous vous laissez gentiment prendre la main, vous le paierez de trois fois rien, un petit bout en moins d’une chose aussi futile que la santé mentale durant 50 minutes et ce ne sera que pour mieux vous amuser au bal musette sous mescaline de L’Androgyne ou prendre une grande lampée de Bonne Bière et Bonne chère et sa fin dégoulinante de cynisme. Au final, seul Le Berger aura résisté à toute tentative d’apprivoisement, une ironie qui ne manque d’ailleurs pas de piquant au vu de son nom. Son manque d’aboutissement au regard du reste de l’opus explique peut-être le fait qu’il semble définitivement drapé dans son opacité.

Album le moins « tout public » de Pensées Nocturnes, Nom d’Une Pipe ! suscite à la fois attirance et répulsion, malmène quelque peu l’auditeur qui hésite entre se recroqueviller dans un coin en attendant que passe l’exorbitant cortège ou s’y laisser fébrilement happer quand il a par bonheur été contaminé par la folie ambiante. Cependant, quelques certitudes au milieu des paradoxes : on a là un album riche, complexe et par là même très intéressant. Le chef d’orchestre n’a pas hésité à prendre des risques et qu’importe si le public se raréfie car reste cette musique singulière et intrigante dont on cherchera longtemps les clefs. Rideau !

Tracklist :
1 - Il a Mangé le Soleil
2 - Le Marionnettiste
3 - Les Hommes à la Moustache
4 - Le Berger
5 - La Chimère
6 - L'Androgyne
7 - La Sirène
8 - Le Choeur des Valseurs
9 - Bonne Bière et Bonne Chère

Line-up :
Vaerohn - Chant, tous les instruments

Site : http://www.pnrecords-music.com/

 

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